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Visite privée des Pavillons de Bercy

Les Pavillons de Bercy, c’est l’histoire d’une collection devenue musée-spectacle. Dédiée à la fête et aux Arts forains, elle offre sous le signe de la convivialité, un espace de rêve et de liberté où il fait bon retrouver son âme d’enfant.

ZOOM

Construit en 1897, ce manège de vélos a été modernisé en 1924 et a successivement fonctionné à la vapeur puis à l’électricité. Conjuguant les savoir-faire – belge pour les boiseries, anglais pour le mécanisme et, français pour le décor peint et les vélos –, il démontre que l’Art forain est un art européen avant la lettre.

Les Pavillons de Bercy, construits par un architecte de l’École Eiffel, sont aussi un lieu de mémoire consacré aux anciennes halles aux vins qui, par tradition, ont approvisionné Paris durant plusieurs siècles. Plus de wagons dans les rues mais une végétation luxuriante qu’éclairent le soir venu, des lustres de cristal accrochés aux arbres.

Libre à chacun de voir dans la présentation d’une série d’animaux de manèges, l’arche de Noé ou la galerie de l’Évolution du Muséum d’histoire naturelle. Ici il est permis et même recommandé à l’imagination de vagabonder.

Au fronton du Royal Billard Pok, de jeunes et attirants visages féminins peints avec finesse selon la technique du verre églomisé, s’inscrivent dans des cartouches de style Rocaille.

Juxtaposés avec art sous de savants éclairages, les décors forains prennent une dimension surréaliste qui leur est naturelle et créent un décor riche en contrastes. Un manège de vélos, des chevaux de bois, une nacelle de manège en forme de cochon rose qui affiche facétieusement une banderole « Comm’Toi », le lieu invite clairement à retrouver son âme d’enfant.

Sous les feux de la rampe qui rend la couleur attractive, une baraque de tir provenant du Jardin d’acclimatation de Paris contient un renvoi-nougat et un jeu de massacre de 1930 représentant les Pieds Nickelés. Il vante la carabine US et associe d’illustres personnages de la bande dessinée américaine.

Long de neuf mètres, l’orgue qui occupe le fond de la salle de réception est une création de 1937 de la célèbre firme anversoise Decap. Cette dernière est réputée pour ses orgues de danse, attraction des grandes brasseries, dans un esprit qui s’inspire du style Paquebot mis en vogue par l’Art déco. Oreilles sensibles s’éloigner car il reproduit à lui seul l’effet d’un orchestre de 18 musiciens !

Comme à l’époque où les théâtres du Merveilleux étaient une attraction recherchée, une fois franchies les portes de miroirs s’impose la vision d’un étonnant palais d’illusion qui propulse le visiteur dans un autre monde.

Va-t-elle chanter, tourner les pages d’une partition pour l’instrument Yamaha dernier cri qui n’attend plus que son pianiste, cette licorne à l’air si doux, surgie de quelque livre de contes ?

Interprétation du monde réel à la taille lilliputienne, le diorama fascinait par sa précision et son réalisme. La merveille tient ici dans la finesse d’une parfaite reconstitution de casbah, avec son bazar, ses toits en terrasses et surtout ses personnages sculptés dans de la mie de pain avec une extrême précision.

Personnage central du théâtre du Merveilleux émergeant d’une plate-forme circulaire, cette Esméralda, due au sculpteur belge Moulinas, illustre l’omniprésence de la femme dans le décor forain qui donnait par ailleurs au public un aperçu de l’art académique montré dans les galeries et les musées de la fin du XIXe siècle.

La surface sombre du béton poli parsemé de feuilles d’or, que le vent semble avoir posé là, évoque la surface des eaux lagunaires qu’un pont de brique, gardé par deux sphinges de pierre, enjambe. Il faut se glisser sous sa voûte pour gagner une piazza et se croire transporté au bord du Grand Canal.

Au « ciel », les chevaux de Gustave Bayol caracolent sur fond de toiles peintes du XIXe siècle donnant de l’Enfer une vision conçue pour un théâtre de marionnettes.

Sous l’oeil des lions de Saint-Marc, d’une aimable sirène de la lagune et en compagnie des cygnes, c’est Antonio Vivaldi, « maestro di violino » à l'Ospedale della Pieta (orphelinat et école de musique à Venise), qui vous bercera en musique au rythme de la navigation sur les canaux, dans les gondoles de parade disposées sur une scène tournante composée d’éléments de manège.

Il y a réserve et réserve. Bien que le public n’y ait pas accès, celle des Pavillons de Bercy n’échappe pas à la ligne du lieu attachée jusqu’ici au souci d’une scénographie soignée. Rien que pour le plaisir des yeux, les animaux de manège attendent sagement entre les anciennes cuves à vin, sous la lumière d’un lustre de cristal.

    L'histoire des Pavillons de Bercy a débuté en 1996, dans six bâtiments rescapés du remodelage urbain qui, en 1979 a frappé ce quartier parisien des bords de Seine devenu, depuis sa création, par privilège de Louis XIV, le plus grand marché vinicole du monde. Les chais, construits par l’architecte Lheureux en 1886 dans la mouvance de la restructuration de la halle aux vins amorcée par Eugène Viollet-le-Duc dès 1878, y ont échappé, témoignant d’un aspect du passé de la capitale où tous les terroirs de la France se rencontraient. Leurs immenses bâtiments longitudinaux, alignés en travées le long de rues arborées sillonnées par des rails de wagons et qui par miracle ont été préservés, ont un air de campagne qui fait oublier la présence du béton. Pourtant, des signes nous disent que quelque chose a changé. Un cheval de bois accroché dans une glycine, des lustres de cristal dans les platanes. Qu’annoncent ces contrastes baroques ?

    C’est leur manière de nous dire que ce lieu de mémoire de l’industrie vinicole du vieux Paris l’est aussi dans un autre domaine, celui des Arts forains. Le point commun ? La convivialité dont Jean-Paul Favand, à l’origine de cette extraordinaire résurrection, a fait une priorité. Sa collection, l’une des plus importantes au monde sur ce thème, a trouvé ici l’espace qu’imposait un volume de décors, de manèges, de jeux de foire réunis en vingt ans. Encore fallait-il donner une finalité à ce magnifique butin. C’est pour qu’il puisse être partagé par tous que les Pavillons de Bercy avec le musée des Arts forains, le théâtre du Merveilleux et les Salons vénitiens se sont ouverts aux visites, aux manifestations événementielles et aux réceptions. Pour que selon la très jolie formule de Jean-Paul Favand : « Le baroque et le surréalisme, en nous faisant regarder plus loin que nous-mêmes, permettent de rencontrer l’autre. »

    Rêve forain
    On ne soupçonne pas le rôle essentiel de la fête foraine au temps de son âge d’or, vers 1900. Elle ne se contenta pas d’offrir le spectacle, l’amusement et la part de rêve qui permettait à chacun de s’extraire de la grisaille quotidienne. Elle fut un outil de communication comparable à notre télévision. Allant au devant du public avec un souci de modernité et de progrès, elle l’initia aux premières applications de la vapeur et de l’électricité et même aux mystères du corps humain avec les cires anatomiques. Il devint acteur de reconstitutions historiques lorsqu’il lui fut donné de chevaucher à son tour, sur un manège, le cheval de bois qui en faisait un cavalier anobli.

    C’est cet aspect de la fête foraine, vecteur de culture et d’information autant que de rêve, qui est mis en lumière dans le pavillon consacré aux Arts forains, à travers la reconstitution de l’un de ces « Carrousels-Salons » dont les manèges, les bals, les orgues, les jeux et les guinguettes attiraient des foules venues toucher du doigt un luxe inaccessible. À grand renfort de sculptures, de dorures, de tapisseries, de soieries, de broderies d’or et de perles, de vitraux, de cristaux, de miroirs, ces gigantesques monuments nomades déployaient de spectaculaires décors. Pas question ici d’art populaire mais d’un art décoratif spécialement créé à l’intention et à l’usage du plus grand nombre.

    Puisant ses sources dans l’art officiel et l’art religieux, il fait appel aux savoir-faire traditionnels transposés avec maestria pour mieux jouer sur la démesure et la surcharge imposée par l’obligation d’éblouir. Dans son atelier d’Angers qui employait 60 ouvriers, Gustave Bayol, l’inventeur du cochon et du cygne de manège et dont les chevaux de bois semblaient doués de vie, a donné ses lettres de noblesse à un art reconnu de fraîche date. Il faudra attendre 1975 pour que le terme d’Art forain vienne à l’avant de la scène. À l’époque, Francois Mathey, alors conservateur en chef de l’Union centrale des Arts décoratifs et féru de collections, mûrissait le projet de la présentation d’une exposition dédiée à cet art dans la cour du Louvre. Une caution de taille, suffisamment encourageante pour inciter par la suite Jean-Paul Favand à trouver un cadre à la mesure de sa collection.

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