Quelques bouteilles oubliées dans le placard d’un cellier sont à l’origine de la Maison Belle Époque, propriété du négociant en champagne Perrier-Jouët, à Épernay.
Fondée en 1811 par les jeunes époux Rose-Adélaïde Jouët et Nicolas-Marie Perrier qui lui ont donné leurs noms, l’entreprise a un peu plus de quatre-vingt-dix ans lorsque s’amorce l’histoire de cette demeure au décor insoupçonnable derrière sa façade classique. Nous sommes au début des années 1900 et l’Art nouveau, qui se diffuse en Europe, vient de remporter un énorme succès à l’Exposition universelle de Paris. Après Nicolas-Marie puis son fils Charles, la maison sparnacienne est passée entre les mains d’un héritier indirect, Henri Gallice. S’il commence à s’intéresser à la « réclame », il pense aussi à l’emballage du fameux champagne et demande à Émile Gallé, chef de file de l’École de Nancy (courant de l’Art nouveau spécifique à la ville lorraine) de dessiner une bouteille. Mais le décor émaillé d’anémones blanches et roses, réalisé à la main sur quatre magnums, est vite remisé, compte tenu de la crise que traverse le champagne après avoir connu des ventes record et séduit le marché anglais.
Retrouvé par hasard une soixantaine d’années plus tard, le modèle floral aux élégantes courbes typiques du Modern Style (terme employé également pour l’Art nouveau) est recréé pour la cuvée Belle Époque. Le premier millésime (1964) est lancé en 1969 chez Maxim’s, puis à l’Alcazar pour les soixante-dix ans de Duke Ellington. L’anémone, motif central de la composition, devient également l’emblème de la maison Perrier-Jouët. Cette fameuse cuvée à dominante de chardonnay issu des grands crus de la côte des Blancs comme Cramant – évoquant les années 1900, quand on retrouvait du Perrier-Jouët sur les tables les plus célèbres de Paris, et quand Oscar Wilde en réclamait du fond de sa prison – place l’Art nouveau au coeur de l’identité du négociant. Un style qui prend toute son ampleur décorative lorsque Perrier-Jouët décide de l’adopter pour transformer l’ancienne propriété familiale à Épernay, en demeure réservée à ses invités.
Sept années de recherches sont nécessaires aux experts Jean-Pierre Camard et Félix Marcilhac pour écumer les ventes et rassembler le mobilier, objets et oeuvres d’art – dont la plupart sont signés par les grands maîtres Gallé, Majorelle, Guimard, Daum, Lalique, Mucha, Georges de Feure… – qui vont meubler la maison. Le décorateur Patrice Nourrissat prend ensuite le relais, car le but n’est pas de présenter ces trésors comme dans un musée, mais de leur redonner vie dans un cadre en parfaite harmonie avec l’esthétique de leur époque, depuis l’entrée et la salle de billard, aux deux salons de réception et à la salle à manger en enfilade au rez-de-chaussée, jusqu’à l’étage où se trouvent les quatre chambres et salles de bains. L’intérieur de l’ancienne bâtisse du XVIIIe siècle est adapté aux exigences des nouveaux éléments d’architecture et de décor dénichés par les experts afin de les replacer comme s’ils avaient toujours été là : les vitraux – qui procurent à la demeure son ambiance lumineuse si particulière –, les portes, les panneaux en cuir de Cordoue dans la salle à manger…
Les moquettes, tentures, papiers peints, rideaux et tissus des sièges sont retravaillés dans l’esprit de cet art 1900 à partir de cartons d’origine et de thèmes géométriques, ou inspirés par la faune et la flore si chères à l’esthétique du mouvement artistique du tournant du siècle. Quelques motifs en courbes, contre-courbes ou « coup de fouet », caractéristiques de l’Art nouveau, courent le long des corniches et des murs. Les jaunes, les orangés, les verts, les mauves, les roses, chantent comme pétille le champagne pour accueillir les invités dans l’atmosphère intime des salons. Partout, les objets poursuivent leur histoire : on retrouve la vaisselle et l’argenterie anciennes achetées à Monaco, le bronze d’Auguste Rodin offert en 1911 par le personnel à Henri Gallice pour le centenaire de la marque, la lampe « Rêverie » en pâte de verre provenant de la collection de Barbara Streisand, ou encore le buffet « Libellule » d’Émile Gallé en noyer sculpté et marqueté qui a appartenu au pharmacien du maître verrier de Nancy avant d’être légué par son fils à la maison champenoise.
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