Rare témoignage de l’architecture civile du Siècle des Lumières au Havre, la maison de l’Armateur fait revivre une famille d’armateurs-négociants chez elle et au sein des activités portuaire et commerciale de la cité normande.
Edifiée à la fin du XVIIIe siècle dans l’un des plus anciens quartiers du Havre reconstruit par Auguste Perret après les bombardements de 1944, la maison dite de l’Armateur fait figure d’étonnante rescapée. Sur le « Grand quai », face au port où sont amarrés bateaux de pêche et ferries, coincée entre de hautes bâtisses, elle ne laisse deviner la qualité de son architecture qu’à travers le décor de son étroite façade en pierre de taille typique du style Louis XVI et du retour au classicisme. Son constructeur, Paul-Michel Thibault, architecte des fortifications et fontainier de la ville, l’avait voulue exceptionnelle. Elle l’est restée malgré les vicissitudes de son histoire et comme l’atteste d’emblée l’élévation intérieure. Peut-être inspiré par les phares qu’il avait déjà construits, Thibault a conçu sa maison comme une tour. Les pièces sont distribuées sur cinq niveaux, y compris le rez-de-chaussée où se trouvaient un entrepôt et des écuries, autour d’un spectaculaire puits de lumière octogonal. L’escalier d’honneur et un escalier de service sont cantonnés sur l’un des côtés. On ignore le degré d’achèvement de la demeure à la mort de l’architecte en 1799, neuf ans seulement après la mise en oeuvre du projet.
Une maison marquée par les Foache
En 1800, la maison est rachetée par un édile et riche négociant, Martin-Pierre Foache, déjà propriétaire d’une maison dans la très prisée rue d’Ingouville. Pour faire de sa dernière acquisition une nouvelle résidence familiale capable de conforter sa notoriété par sa richesse et son élégance, et pour y installer des bureaux de négoce, il fait appel à l’architecte Pierre-Adrien Pâris, un ami de la famille originaire de Besançon. Ancien dessinateur du cabinet du roi, ce dernier a déjà réalisé plusieurs belles demeures de la région et on lui attribue sans peine le décor de stucs et de boiseries venus alors enrichir les murs avec beaucoup de raffinement. Après la mort de son époux, Louise Foache – dont le journal fournit une foule de renseignements sur la vie quotidienne de la famille – reste dans les lieux jusqu’en 1826.
Si la maison a été habitée par d’autres négociants entre 1857 et 1880, puis à nouveau par des armateurs et officiers de la marine marchande, locataires des étages nobles quand elle a été mise en location jusqu’à son rachat par la ville en 1955, le projet muséographique s’articule autour de la présence des Foache. Leurs archives et portraits, ainsi que ceux d’une autre grande famille d’armateurs havrais, les Begouën- Demeaux avec laquelle ils étaient alliés, ont servi de source d’inspiration aux aménagements et décors qui auraient pu être les leurs. La maison, classée Monument historique depuis 1950, complètement restaurée après de longues années de travaux pour ouvrir au public en 2006, est devenue un musée tout en gardant son caractère d’habitation privée. Les collections y vivent en harmonie avec les murs.
Si nombre de pièces sont aménagées en appartements privés comprenant salons, chambres, cabinet de travail, cabinets de curiosité, bibliothèque, cuisine pour évoquer l’art de vivre entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle, certaines sont traitées de façon essentiellement muséale. Et c’est ainsi qu’au fil des salles, des liens se tissent entre les Arts décoratifs, les objets, les oeuvres d’art et les documents pour replacer la vie de ces armateurs-négociants très fortunés dans le contexte historique de la cité normande et de son port à cette époque. Fondé par François 1er en 1517, le Havre de Grâce, comme on l’appelait alors, est à l’origine un port essentiellement militaire.Sa vocation commerciale s’affirme parallèlement dès le XVIIe siècle avec la création de la Compagnie des Indes orientales par Colbert en 1644.
Elle prend un essor considérable au siècle suivant avec le commerce du coton, du tabac, de l’indigo, du café et du sucre. Grâce au nouveau plan imaginé par Lamandé en 1787, la surface de la ville est quadruplée et de nouveaux bassins sont créés pour accueillir des bateaux de gros tonnages. C’est sur cette toile de fond que s’inscrit l’activité de négoce des Foache. Plus particulièrement tournée vers l’île de Saint-Domingue (colonie française dont la perte en 1804 a entraîné de graves difficultés financières) et le commerce triangulaire, un système basé sur le trafic d’esclaves qui sera interdit par la République française en 1848.
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