Chef-d’oeuvre de Gaudí, La Pedrera domine depuis 1912 le Passeig de Gràcia, à Barcelone. Visionnaire, l’architecte a conçu un immeuble tout en courbes, imposant et révolutionnaire. Tatillon, il a veillé avec soin à l’agencement intérieur. Un appartement, réaménagé à la manière des demeures bourgeoises de l’époque, en est le fabuleux témoin.
Mais avec le temps, Gaudí a perdu de son prestige. Le style 1900 est partout décrié et La Pedrera n’intéresse plus personne. Les choses changent pourtant dans les années 1980. L’Unesco classe l’immeuble au Patrimoine mondial de l’humanité et une banque, la Caixa Catalunya, s’en porte acquéreur. Les restaurations commencent. Une fondation est créée et l’immeuble s’ouvre aux visites. Dix ans plus tard, l’appartement occupé par les Milà est devenu un lieu d’exposition. Un autre, initialement destiné à la location, est remis en état et réaménagé avec des meubles et des objets d’époque pour reconstituer le plus fidèlement possible l’intérieur, bourgeois et moderniste, de la famille Milà. L’objectif – faire découvrir au public le travail du génial architecte et lui dévoiler le goût d’une époque, d’un milieu – est donc atteint. L’appartement est très grand et tout y a été restitué avec soin. La cuisine semble prête à fonctionner et la salle de bains n’attend plus que l’eau dans la baignoire. L’entrée s’ouvre sur un double séjour qui donne sur le Passeig de Gràcia. Des portes coulissantes vitrées, une innovation alors, séparent la salle à manger du salon. Bourgeois, ce dernier s’articule traditionnellement autour d’un guéridon central. Mais le progrès, symbolisé par le phono, n’est pas loin. Moderniste, la salle à manger sacrifie aux séductions des courbes florales. Le plafond lui-même s’anime de vagues et de rosaces en relief. Une suspension de laiton s’en échappe. Au sol, le parquet resplendit formant une mosaïque de bois de divers coloris. Les portes sont soulignées de moulures évoquant des lianes. L’une s’ouvre sur la chambre des parents avec, à côté, sa salle de bains installée dans une grande alcôve. L’autre conduit au bureau de Pere Milà et, dans son prolongement, à une deuxième chambre. Plus loin, l’appartement continue dans un parcours plus compliqué et passe dans le domaine des domestiques. Les pièces de service s’ouvrent sur la cour. La cuisine, curieuse, comporte trois espaces distincts, séparés par des portes coulissantes : un coin repas, puis un office avec évier, glacière, meubles à charbon et rangements, et enfin l’espace technique avec son fourneau et le ballon d’eau chaude. À côté, la chambre de bonne sans fenêtre, spartiate nous rappelle que nous sommes en 1912 et que la structure sociale n’a pas encore évolué. Et c’est cette confrontation soudaine avec le passé qui rend la visite vraiment émouvante.
Pierre Faveton.
Photos Christophe Raynaud de Lage.
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