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Splendides tissus indiens

Venues des rivages de l’Inde à bord des vaisseaux marchands, au XVIIIe siècle, les indiennes sont toujours à l’honneur chez les grands éditeurs de tissus. Deux magistrales expositions, à Mulhouse et Lorient, racontent les pérégrinations de cette étoffe de roi.

ZOOM

Indienne « La Valette », de Braquenié, copie d’une toile peinte et teinte en Inde, début du XVIIIe siècle. Décor dit « à la dentelle », caractéristique des commandes de La Compagnie des Indes Orientales pour le marché européen. © Braquenié

Une parenté s'établit entre l'esprit XVIIIe de cette tenture murale « Aix-en-Provence » (photo 2) marquée par le goût des motifs fleuris, des arabesques et de la symétrie, et l'arbre de vie des indiennes, ici « Le Grand Génois » (photo 3). © Braquenié

Une parenté s'établit entre l'esprit XVIIIe de cette tenture murale « Aix-en-Provence » (photo 2) marquée par le goût des motifs fleuris, des arabesques et de la symétrie, et l'arbre de vie des indiennes, ici « Le Grand Génois » (photo 3). © Braquenié

Mise en scène signée Braquenié pour l’exposition de Mulhouse. Au mur, la fameuse indienne « Indore ».

Tissu à fleurs et branches sinueuses « Persepolis », de Braquenié, inspiré par des motifs d'indiennes et créé d'après un dessin de Pillement datant du XVIIIe siècle. © Jacques Dunand

Couvre-lit à armoiries, avec des motifs placés de manière à pouvoir confectionner des coussins. Fabriqué en Inde pour l’Europe, vers 1750. © Musée de l’Impression sur étoffes

Les carrés de soie Hermès, inspirés des oeuvres indiennes, enchantent l’exposition « Féeries indiennes » de leurs couleurs chatoyantes.

Livre d’échantillons des productions de la manufacture de tissage et impression Haussmann, entre 1790 et 1793.

Des stylistes du monde entier viennent chercher l’inspiration dans les albums d’échantillons conservés au musée de l’Impression sur étoffes de Mulhouse.

Détail de l’« Arbre de vie au grand tertre », Inde, côte de Coromandel, XVIIIe siècle.

Décor de chambre avec un lit à la polonaise, réalisé à partir de l'arbre de vie « Cheverny », de Braquenié. Monté à la façon d'un palempore indien, il est associé à des bordures et à de petites fleurs de la même collection. © Braquenié

Grosses fleurs indiennes sur fond blanc, coton imprimé à la planche, manufacture Charles Steiner, Ribeauvillé, 1901. © Musée de l’Impression sur étoffes.

Après suppression des anciennes « reprises », la restauration d’une indienne s’effectue avec une précision chirurgicale.

Après suppression des anciennes « reprises », la restauration d’une indienne s’effectue avec une précision chirurgicale.

Coussins et courtepointe brodés inspirés par la célèbre indienne « Grand Corail », de Braquenié. © Braquenié

    Inde/Indiennes. Les cotonnades ornées de motifs colorés doivent leur nom à leur terre d’origine. Elles arrivent d’abord timidement avec les épices et les porcelaines déchargées dans le port de Lorient par les vaisseaux de la Compagnie française des Indes orientales, créée par Colbert en 1664 à l’instar des compagnies commerciales anglaise, hollandaise et danoise. L’élite en raffole et les cales des navires, tout comme les chargements des caravanes empruntant la voie terrestre, se gonflent de plus en plus de ces fines étoffes utilisées dans l’ameublement et pour la confection de vêtements. Inquiets face à cette concurrence, les lainiers et soyeux résistent et amènent le pouvoir royal à ordonner sa prohibition en 1686. Importation, usage, port des indiennes et imitation sont réprimés. Mais ni les amendes, ni les menaces d’emprisonnement ou d’envoi aux galères pour les fraudeurs et contrebandiers ne viennent à bout de ce formidable engouement. Les maisons royales elles-mêmes bravent l’interdit, qui sera finalement levé en 1759.

    Des cotonnades « bon teint »

    Folle des indiennes, Mme de Pompadour fait faire ses robes dans ces précieuses étoffes.

    La fabrication de ces cotonnades, dites bon teint, et dont le secret transmis par les Indiens réside dans la fixation des couleurs grâce à des mordants, est à nouveau libre dans le royaume de France, où les manufactures adoptent le terme d’indiennes pour qualifier leurs propres imprimés. En cette seconde moitié du XVIIIe siècle, alors que Madame de Pompadour donne le ton en portant elle-même des indiennes, Mulhouse, ville libre à l’époque rattachée à la Suisse, a déjà pris une longueur d’avance sur ses concurrents français avec une manufacture créée en 1746. Oberkampf est l’un des premiers à se lancer officiellement dans l’Hexagone en fondant, dès 1760, la manufacture de Jouy-en-Josas. Comme en Île-de-France et en Alsace, où la maison Haussmann de Logelbach s’affirme avec de remarquables imitations, des fabriques surgissent dans tout le territoire autour des principaux foyers d’impression textile : Rouen et la Normandie, la région nantaise, Lyon et le Dauphiné, Marseille et la Provence où les marchands d’indiennes turcs et arméniens, au fait des techniques d’impression, sont installés depuis un siècle.

    Indiennes et ameublement

    Le motif de l’arbre de vie est devenu un grand classique des tissus d’ameublement.

    Pour créer leurs collections, les manufactures vont piocher dans le répertoire iconographique des pièces importées du Bengale, du Gujarat, du Penjab et de la côte de Coromandel depuis le XVIIe siècle. Présentées en grand nombre dans l’exposition qui se tient à Mulhouse, elles ont été restaurées pour l’occasion. Ce sont de grands panneaux de toile peints au calame ou imprimés à la planche de bois. Si le bleu de l’indigo et les rouges de garance, auxquels s’ajoute le jaune, dominent, ils peuvent comporter jusqu’à quatorze couleurs. Appelés palempores, entourés de bordures, les modèles destinés à l’Occident servent à l’ameublement : confection de couvre-lits, garnitures de lits à baldaquin, de sièges, tentures murales, rideaux.

    L’arbre de vie perché sur un tertre, lien entre le ciel, la terre et le monde souterrain, est l’un des thèmes récurrents, mais il perd sa signification symbolique pour n’être plus qu’un décor. Associé à des branches fleuries, parsemé de grosses fleurs exotiques plus ou moins imaginaires représentées à plat, il peut être agrémenté d’oiseaux et d’animaux mythiques. Toujours très en vogue au XIXe siècle, les indiennes s’européanisent de plus en plus, parallèlement à une maîtrise accrue de l’impression. Tout en continuant à s’inspirer des dessins indiens, les manufactures françaises n’hésitent pas à les interpréter dans de nouvelles compositions. Le genre se fixe alors autour d’un motif emblématique constitué de branches sinueuses, fleuries, inspiré par l’arbre de vie qui deviendra l’un des grands classiques des collections de tissus d’ameublement, comme celles de Braquenié, une maison fondée en 1824.

    Après la réédition du « Grand Corail », issu du fonds Oberkampf cédé lors de la vente de la manufacture de Jouy, la maison Braquenié (rachetée à son tour par Pierre Frey en 1991) trouve encore de nouvelles sources d’inspiration dans les indiennes du XVIIIe siècle, mais aussi dans celles du XIXe, comme le montre la récente « Indore » présentée à Mulhouse. Les indiennes conquièrent également le prêt-à-porter avec les châles griffés Petrusse, reprenant le motif palmette-cachemire si cher aux dames de l’Empire. La fameuse maison Hermès s’est, elle aussi, inspirée des étoffes du pays des maharadjahs et d’une toile peinte conservée au musée de Mulhouse pour enrichir ses collections de carrés de soie, présentés comme autant de chatoyantes bannières dans l’exposition.

    Féeries indiennes, Les toiles peintes, des rivages de l'Inde au royaume de France. À voir jusqu’au 3 mai 2009 au musée de l’Impression sur étoffes, 14, rue Jean-Jacques-Henner, 68072 Mulhouse, tél. : 03 89 46 83 00, puis du 5 juin au 14 déc. au musée de la Compagnie des Indes à Lorient, La Citadelle, 56290 Port-Louis, tél. : 02 97 82 19 13.

    Reportage réalisé par Pascale THUILLANT. Photos Philippe LOUZON, sauf mention contraire.

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