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Dans les coulisses des Gobelins avec Jean Vittet

Les Gobelins et Le Brun sont deux noms indissociables de la fondation de la Manufacture royale par Colbert, en 1663. Le peintre fait à nouveau la une de l’actualité artistique avec l’exposition « Alexandre et Louis XIV : tissages de gloire » qui se tient actuellement dans la Galerie des Gobelins. Entretien avec Jean Vittet*, commissaire de l’exposition. * Jean Vittet, inspecteur de la Création artistique et chef du service de la documentation au Mobilier national, est en charge du fonds de tapisseries anciennes.

ZOOM

Dans L’Histoire d’Alexandre, une tenture d’après Charles Le Brun, le roi de Macédoine Alexandre le Grand (IVe siècle av. J.-C.) est mis en scène dans les différents épisodes de sa conquête de l’Empire perse. Sujet noble et allégorique, il permettait d’exalter, à travers la figure d’Alexandre, la gloire du Roi-Soleil et surtout d’affirmer l’hégémonie de l’art français. Le Passage du Granique, ci-contre, est l’une des onze tapisseries qui composent la tenture. Elle montre Alexandre et ses hommes aux prises avec l’armée perse de Darius III. Tapisserie des Gobelins, XVIIe siècle.

Atelier de restauration. Le Mobilier national, héritier du Garde-Meuble de la Couronne, en compte sept dont l’un est dédié à la remise en état de ses collections de tapisseries, afin d’assurer leur conservation (ici, sur une pièce de la tenture d’Artémise, début du XVIIe siècle).

Très proches des tapisseries de L’Histoire du Roi dont elles s’inspirent, les soies peintes témoignent de la mission confiée à Adam-François Van der Meulen de se rendre dans les places fortes récemment conquises par Louis XIV, pour rapporter avec fidélité les événements historiques. Vues de Dotekom, Zwolle et Amersfoort, d’après Charles Le Brun et Adam-François Van der Meulen. Soie peinte, XVIIe siècle.

Laboratoire de l’atelier de teinture. De grandes armoires renferment des flacons du XIXe siècle qui contiennent des colorants naturels et des pigments synthétiques. Ils rappellent que le célèbre chimiste Chevreul dirigea l’endroit entre 1824 et 1883.

Atelier de teinture. Toujours installé dans l’enclos historique des Gobelins, comme au temps de Le Brun, l’atelier de teinture, où les laines sont teintes à l’écheveau, fournit aux lissiers les laines de couleurs qui leur sont nécessaires pour tisser tapis et tapisseries.

Cet épisode de L’Histoire du Roi se rattache à la guerre de Dévolution menée par Louis XIV pour faire valoir les droits de sa femme Marie-Thérèse, fille du roi d’Espagne, sur les Pays-Bas. Les troupes espagnoles du comte de Marsin furent battues par les Français près de Bruges, en août 1667, ce qui entraîna l’annexion de plusieurs villes des Pays-Bas espagnols. Tapisserie des Gobelins, d’après Charles Le Brun, XVIIe siècle.

La manufacture des Gobelins n’a rien perdu de son prestige. Tournée aujourd’hui vers le tissage d’oeuvres contemporaines, elle utilise uniquement la haute lisse et ses métiers verticaux. Comme au temps de Le Brun, le lissier travaille sur l’envers en surveillant l’endroit avec un miroir. Les grandes lignes du carton ont été reportées sur les fils de chaîne. Croisés avec les fils de trame, ils forment la tapisserie avec son dessin.

    Art & Décoration : Clou de l’exposition, L’Histoire d’Alexandre, d’après Le Brun, est la première tenture réalisée aux Gobelins. Est-ce un « retour aux sources » de l’exposer aujourd’hui?

    Jean Vittet : D’une certaine façon, oui. C’est une manière de retrouver les origines de l’établissement, en rendant un hommage à ces deux grandes « gloires » de la manufacture
    qu’ont été Louis XIV et Le Brun.

    A&D : Qui était Le Brun ?

    J. V. : Il était à la fois premier peintre de Louis XIV et directeur de la manufacture. Une tâche colossale : en plus des ateliers de tapisserie, les Gobelins étaient un centre de création de mobilier et d’orfèvrerie dédié à l’ameublement et à la décoration des résidences royales. Le Brun a lui-même produit des dessins de tapisseries, de meubles et d’orfèvrerie.

    A&D : Qu’appelle-t-on une « tenture » ?

    J. V. : C’est un ensemble de tapisseries sur un même thème. On dit parfois une suite. Celle d’Alexandre se compose de onze tapisseries en laine et soie avec des fils d’or et d’argent. C’est somptueux.

    A&D : Et comment ont-elles été réalisées ?

    J. V. : Inspiré par L’Histoire de Scipion de Jules Romain peintre de la Renaissance italienne, élève de Raphaël, Charles Le Brun avait déjà peint cinq grands tableaux sur L’Histoire d’Alexandre, dont il s’est servi pour réaliser les cartons de la tenture. Toute tapisserie nécessite, en effet, un « carton ». C’est un terme ambigu qui désigne un modèle aux dimensions et aux couleurs de ce que l’on veut faire figurer sur la tapisserie… sans qu’il s’agisse nécessairement de carton. À l’époque de Louis XIV, deux techniques étaient utilisées aux Gobelins : la haute lisse, sur métier vertical, était jugée comme une technique d’élite. La basse lisse, sur métier horizontal, était, elle, considérée comme plus « commerciale ». Huit exemplaires de la tenture ont été tissés sur place, quatre en haute lisse et quatre en basse lisse.

    A&D : Que montre l’exposition de cet important travail ?

    J. V. : Elle met en scène pour la première fois les onze pièces de la tenture, soit 65 mètres de tapisserie ! Les témoignages de l’époque font état de présentations en extérieur aux Gobelins et à l’occasion de célébrations de la Fête-Dieu. Mais celles conservées au Mobilier national n’avaient jamais été placées en intérieur dans leur intégralité. Seules quelques pièces ont été choisies par Napoléon Ier pour sa résidence des Tuileries au XIXe siècle. Le décorateur Jacques Garcia a repris l’idée d’extérieur dans sa scénographie de l’exposition. Une dizaine de dessins préparatoires – détails et vues d’ensemble – parmi les 250 réalisés par Le Brun pour L’Histoire d’Alexandre ont été sélectionnés. Un carton, peint à l’huile sur toile est également montré ; il a été spécialement restauré pour la circonstance.

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